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Lucile Encrevé, Eric de Chassey,

 

L’invention de soi

La peinture de Xavier Drong procède d’une expérience intime du monde qui l’entoure. Expérience intime au sens où les formes qui se manifestent là sont le fruit d’un rapport physique avec quelques motifs qui sont dans sa proximité. Un rapport, donc, qui passe sans doute plus par le corps que par les yeux, plus par la sensation que par la vision. Du moins, ce passage de la vision à la sensation est-il le chemin parcouru par Drong en quelques années. Il y a quelque temps, en effet, c’est-à-dire il y a trois ou quatre ans seulement, car le peintre a, depuis peu, opéré une grande révolution dans son travail qui est sans doute le fruit d’un effort mental et physique aussi violent que difficile à mesurer, il y a quelques années, donc, il peignait, sous forme allusive, des oeuvres de petit format où l’on pouvait retrouver le souvenir de paysages et de natures mortes. Aujourd’hui, formes et formats ont changé : de très grandes toiles accueillent des masses colorées résolument abstraites. Formes qui procèdent des oeuvres antérieures, mais par le biais de transformations qui ne sont pas simplement formelles. Drong n’a pas abstrait tel ou tel motif – un caillou devenant, par exemple, un motif coloré rond – par un jeu plastique de stylisation et de simplification. Il n’a pas, autrement dit, élaboré un vocabulaire abstrait de la réalité, au sens où " abstrait " pourrait s’entendre ici comme un équivalent d’" extrait ". Tout au contraire, passant de l’imitation à l’expression, il a réussi à faire de sa toile le lieu de projection de cette expérience du monde. Le lieu qui conserve la trace d’une expérience au sens où ce qui traverse le peintre est ce qui le constitue en sujet.

Cette trace, de fait, que nous dit-elle du sujet qui la produit : de ce sujet qui se crée lui-même par la peinture ? Elle nous dit d’abord que celui-ci est un corps – et que, sans corps, pas de peinture. Elle nous dit, de toiles en toiles, par la vision de ces masses colorées qui se pénètrent, se résistent, s’enlacent et se rejettent, que le sujet qui peint est un corps sensuel, un corps éprouvant charnellement le monde. Et le corps de quelqu’un qui, de cette épreuve, est capable de faire oeuvre. Elle nous dit, en d’autres termes, que, pour Xavier Drong, la pratique de la peinture – aussi abstraite soit-elle – est de l’ordre de l’incarnation : de l’invention de soi.

Pierre Wat , 2003

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