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Un peintre

 

D’un trait précis, Xavier Drong réalise de petits dessins, une forme compacte constituée d’éléments architecturaux et de machines, de membres … tout semble s’imbriquer d’un seul trait. Des motifs s’apparentent au design, d’autres à la bande dessinée, aux tags. L’ensemble crée un motif central déterminé, organisé sans repentir. Ce dessin est ensuite projeté sur la toile. Une mise à distance s’opère telle une manière de feindre. Le sujet reste central, aucune spontanéité, une pétrification: fixer. La peinture surgit. Elle n’opère pas une destruction ou une mise à mort mais se réapproprie l’agressivité du négatif. Les différents états fluides développent des transitions entre la matière, le signe et la reconnaissance. L’impression d’une activité délestée de toute contrainte se dégage. Le dessin reste visible. Les traces informes, le jus, les coulures témoignent de la présence active de l’artiste. Au coeur de la toile, l’espace de la pensée comme le territoire de l’oeuvre ne sont plus soumis au principe du réel mais se nourrissent de croisements et de métissages. L’interrogation des figures et des symboles de notre culture à travers l’altérité ou l’étrangeté des êtres, des choses, des lieux, des situations, bascule hors des convictions, croyances, jugements … les notions de savant et populaire s’entremêlent. Cela passe par une masse d’arme, un préservatif à tétons, une collision entre un hors-bord et un requin, des éléments d’aérations, cet os …

Une ligne sinueuse jaunasse électrifie les chevilles d’une mandoline qui devient langue. Un dentier tombe à moins que ce ne soit un bassin en coupe soumis à la position du foetus en extension lors de l’accouchement. Un éclatement de pointes hérissées, une clé à mollette s’incruste dans la mâchoire souple recouverte d’une saucisse enrobée de plastique. La ligne brisée mord. Une parcelle d’azur révèle un pied sculpture de béton, les piques rendues  flexibles construisent l’organe du vol chez les oiseaux ou les anges. Face à l’oeil ce qui barre: un os.

Les formes sont reprises, les traits des poils de la brosse visibles (souvenir d’un hot-dog poilu), les jus s’estompent ou se mêlent. Un rapport constant existant entre les forces qui sont appliquées à un corps et les accélérations correspondantes dépouille l’esprit d’idées fixées vraies ou fausses. La force nait de la configuration. La propension dynamique tire sa véhémence de la fluidité. Un corps en perpétuel mouvement proche d’un état

d’implosion. La peinture retourne l’entendement. Elle se déploie dans la virtualité pure, accède au contrôle des formes car elle a su s’en soustraire. La plus infime touche est nécessaire au maintien d’une réaction en chaîne dans une substance soumise à la fission.

Pour une meilleure clarté, la cristallisation de cette forme, processus vivant, intègre des photographies de paysages urbains ou des lieux vides de vie. La forme centrale travaillée en trois dimensions est en suspension. Elle lévite comme agitée d’un mouvement interne. Lisse et brillante comme de l’acier poli ou du latex vernis. Elle s’insère dans le lieu et diffracte les reflets de l’espace environnant tout en opposant le lieu abandonné et la présence de ce nouveau corps en mutation. Dépendant des nouvelles technologies ce nouveau corps offre sa désuétude amplifiée par le décor abandonné dans lequel il s’insère.

A table! munissez-vous de lunettes et intégrez-vous dans de nouveaux univers. Allez voir la nature et recevez la paix aux pieds de pandas géants en inox, prélassez-vous sur les cochons matelassés. Ah! ne pas oublier les objets architecturaux avec leurs mille reflets, le nid d’abeilles, les dunes de sable ou l’ urine de chameau.

Là, la forme n’a aucune fonction précise, elle inquiète légèrement en comprimant le mouvement proche d’une explosion. Dans un décor délaissé (VDG 2009) où le béton se fissure, où des tags décorent les murs, où quelques branches ont raison d’une ouverture: l’apparition se voit recouverte de couleurs franches et gaies. Cette harmonisation joue de la séduction, s’uniformise à l’apparence et la rend habitable.

La peinture comme apparat est à l’opposé de ce qui se trame dans le blanc de la toile. La structure étant située, pas besoin d’une équipe pour continuer. Assez de blablabla, la peinture vient faire trembler l’évidence, elle retrouve l’entendement. La certitude se trouve attaquée. Dans la recherche de soi et de l’autre, la genèse opère comme une révélation. Là jaillit l’existence du sujet

 

… finir en suspension

Jacques Victor Giraud, Argenton-sur Creuse, 2010